Vingt ans après son lancement, le C2D Cameroun approche de sa clôture. Sur les 967,4 milliards de FCFA prévus dans le cadre du mécanisme, le Cameroun avait remboursé 944,8 milliards au 9 juin 2026, soit un taux de mobilisation de 97,6 %. En parallèle, 871 milliards de FCFA avaient déjà été décaissés pour financer des projets et programmes de développement.
Derrière ces chiffres se trouve l’un des dispositifs les plus importants de la coopération financière entre le Cameroun et la France. Le Contrat de désendettement et de développement a notamment soutenu des routes, des écoles, des programmes agricoles, des services de santé et le deuxième pont sur le Wouri.
Reste une question centrale : le C2D Cameroun a-t-il réellement transformé la dette en développement durable ?
Le bilan est tangible, mais il demeure contrasté. Si le mécanisme a produit des infrastructures et des services publics indéniables, il a aussi mis en lumière les lenteurs de l’investissement public, la complexité de la coopération internationale et les limites d’un développement étroitement encadré par le créancier.
Le C2D Cameroun, une dette remboursée puis restituée
Pour comprendre le C2D Cameroun, il faut revenir à avril 2006, lorsque le pays atteint le point d’achèvement de l’initiative en faveur des Pays pauvres très endettés (PPTE).
Cette étape permet au Cameroun de bénéficier d’un allègement irrévocable de sa dette extérieure. Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale évaluent alors l’allègement obtenu au titre de l’initiative PPTE à environ 1,267 milliard de dollars en valeur actualisée nette, devant réduire le service futur de la dette camerounaise d’environ 4,9 milliards de dollars en valeur nominale.
La France choisit cependant de ne pas procéder à une simple annulation directe de ses créances bilatérales.
Le principe du C2D repose sur une logique différente : le Cameroun continue de rembourser à la France les échéances de la dette concernée. Après chaque versement, Paris reverse un montant équivalent sous forme de don. Ces fonds sont ensuite affectés à des projets définis conjointement.
La dette est donc remboursée sur le plan juridique, mais son montant revient dans l’économie nationale pour financer le développement.
Cette architecture vise à assurer la traçabilité des ressources, à programmer les investissements sur le long terme et à associer les deux États au choix comme au suivi des projets.
Trois contrats pour 967,4 milliards de FCFA
Depuis 2006, le Cameroun et la France ont conclu trois contrats successifs :
Le premier C2D a été signé le 22 juin 2006 ;
Le deuxième le 1er juillet 2011 ;
Le troisième le 30 juin 2016.
| Contrat | Date de signature | Montant (FCFA) |
| Premier C2D | 22 juin 2006 | 352,7 milliards |
| Deuxième C2D | 1er juillet 2011 | 213,8 milliards |
| Troisième C2D | 30 juin 2016 | Environ 401 milliards |
| Total (2006-2016) | 967,4 milliards |
Au 9 juin 2026, le ministère camerounais des Finances indiquait que 944,8 milliards de FCFA avaient été remboursés sur les 967,4 milliards prévus.
Il restait ainsi environ 22,6 milliards de FCFA à rembourser avant la clôture définitive du mécanisme. En outre, 871 milliards avaient déjà été décaissés pour les programmes, tandis que 79,2 milliards demeuraient disponibles sur le compte C2D ouvert à la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC).
Les principaux chiffres du C2D Cameroun
| Indicateur au 9 juin 2026 | Montant |
| Montant total prévu | 967,4 milliards FCFA |
| Montant remboursé | 944,8 milliards FCFA |
| Taux de mobilisation | 97,6 % |
| Ressources décaissées pour les projets | 871 milliards FCFA |
| Solde disponible sur le compte C2D | 79,2 milliards FCFA |
| Montant restant à rembourser | 22,6 milliards FCFA |
Ces données permettent de distinguer trois notions souvent confondues :
Le montant remboursé correspond aux échéances honorées par le Cameroun.
Le montant décaissé désigne les ressources effectivement transférées vers les projets.
Le solde disponible répertorie l’argent déjà reversé mais pas encore dépensé.
Note économique : Étalé sur deux décennies, ce montant global de 967,4 milliards de FCFA a également subi l’érosion inflationniste. La valeur réelle et le pouvoir d’achat des investissements réalisés en 2026 ne sont plus tout à fait identiques à ceux des premiers engagements de 2006.
Ce que le C2D Cameroun a financé
Le C2D n’est pas un projet unique, mais un portefeuille de programmes répartis entre plusieurs secteurs clés :
Les infrastructures et le développement urbain ;
L’éducation ;
La santé ;
L’agriculture ;
La formation professionnelle ;
La gouvernance publique.
Les documents institutionnels accessibles ne présentent pas tous une ventilation consolidée et homogène des 967,4 milliards de FCFA entre ces domaines. Selon les rapports, les dépenses sont parfois classées par programme, par contrat, par modalité de financement ou par ministère bénéficiaire. Additionner des montants provenant de périmètres différents risquerait donc de créer une fausse précision.
C’est pourquoi une analyse rigoureuse doit privilégier les réalisations directement attribuées au C2D plutôt qu’un graphique sectoriel artificiel.
Le deuxième pont sur le Wouri, symbole du dispositif
Le deuxième pont sur le Wouri constitue l’une des réalisations les plus visibles du C2D.
À Douala, le premier pont, mis en service en 1954, ne suffisait plus à absorber la croissance du trafic entre les deux rives. Sa saturation chronique affectait les déplacements urbains, mais aussi l’accès au port, à l’aéroport et aux grands axes reliant la capitale économique au reste du pays.
L’Agence française de développement (AFD) documente un financement de 150 millions d’euros pour la construction de ce second ouvrage, comprenant un pont d’environ 850 mètres et plus de deux kilomètres de voies de raccordement.
Ouvert à la circulation en octobre 2017, l’ouvrage a permis de désengorger le franchissement du Wouri. Pour autant, l’existence d’un second pont ne résout pas à elle seule les encombrements métropolitains : les embouteillages se sont parfois déplacés vers les voies d’accès. L’entretien, la gestion du trafic et l’aménagement global de la ville restent donc déterminants.
Le pont illustre ainsi la double réalité du C2D : un investissement structurant peut débloquer un point névralgique, mais son impact réel dépend des infrastructures qui l’entourent.
Éducation : des salles de classe et des enseignants
L’éducation représente un autre volet majeur du partenariat.
Selon l’AFD, les programmes soutenus par le dispositif ont permis de construire près de 4 200 salles de classe. Une publication consacrée au secteur fait également état de 4 301 salles construites et de 37 200 enseignants recrutés, tandis que le bilan du MINFI de juin 2026 retient la contractualisation de plus de 37 000 instituteurs.
Ces légers écarts s’expliquent par les dates et périmètres de comptage. Il convient donc de retenir l’ordre de grandeur : plus de 37 000 enseignants contractualisés et près de 4 200 salles de classe construites ou soutenues.
L’enjeu dépasse toutefois le cadre du BTP. Une évaluation de l’AFD rappelle qu’au lancement du programme, le système éducatif camerounais faisait face à des taux de redoublement élevés, de fortes disparités régionales et de genre, une qualification insuffisante de certains enseignants et des faiblesses de gestion.
Bâtir une école ne garantit pas automatiquement un enseignement de qualité. La présence effective des maîtres, leur formation, la fourniture de manuels et l’entretien des bâtiments conditionnent la réussite globale. Surtout, la fin du C2D pose la question de la prise en charge par le budget national des salaires des milliers d’enseignants contractualisés.
Santé : le chèque santé comme outil d’accès aux soins
Dans le domaine sanitaire, le « chèque santé » figure parmi les interventions les plus emblématiques du C2D.
Le programme a été conçu pour faciliter l’accès des femmes enceintes à un ensemble de consultations, d’examens et de soins liés à la grossesse et à l’accouchement. Il vise en priorité les régions septentrionales, où les obstacles financiers et géographiques alimentent la mortalité maternelle et infantile.
Au 31 décembre 2019, le rapport annuel de mise en œuvre faisait état de 345 241 consultations prénatales réalisées grâce à ce chèque.
Si ce mécanisme a levé une barrière financière majeure pour de nombreuses familles, son efficacité à long terme reste tributaire de la présence de personnel médical qualifié, de la qualité des centres de santé et de l’approvisionnement en médicaments. La capacité de l’État à pérenniser ce dispositif sur fonds propres constitue le vrai test post-C2D.
Agriculture : plus de 315 000 exploitations accompagnées
L’agriculture représente un autre pilier du C2D. Le bilan officiel de juin 2026 indique que plus de 315 000 exploitations familiales agropastorales ont bénéficié d’un accompagnement.
Parmi les leviers utilisés :
Le programme ACEFA, axé sur le conseil agricole, la structuration des producteurs, le financement de projets collectifs et l’amélioration des capacités de production.
Le programme AFOP, destiné à la formation professionnelle des jeunes aux métiers de l’agriculture et de l’élevage afin de faciliter leur insertion.
Là encore, l’enjeu de fond va au-delà du nombre de bénéficiaires : cet accompagnement doit générer des gains durables de rendement et de revenus, tout en aidant les exploitations à affronter le changement climatique, le coût des intrants et les pertes après récolte. Le défi consiste à passer d’un appui ponctuel à une transformation structurelle des filières.
Développement urbain et services locaux
Le C2D a financé des voiries et des équipements dans plusieurs villes régionales. D’après l’AFD, le programme dédié aux capitales régionales a permis la construction ou la réhabilitation de 57 kilomètres de voirie urbaine dans cinq villes secondaires.
Ces aménagements soutiennent directement l’économie locale en facilitant l’accès aux marchés, aux écoles et aux centres de santé. Cela étant, l’absence fréquente de budgets de maintenance menace la pérennité de ces routes. Le succès ne se mesure pas seulement aux kilomètres livrés, mais à leur état de conservation plusieurs années après la réception des travaux.
Distinguer le C2D des autres financements : le cas Nachtigal
Le barrage hydroélectrique de Nachtigal est parfois cité dans les synthèses consacrées à la coopération franco-camerounaise. Il convient néanmoins d’éviter les amalgames : ce projet ne relève pas du C2D.
Nachtigal dépend d’un montage distinct, porté dans le cadre d’un partenariat public-privé par la Nachtigal Hydro Power Company avec plusieurs bailleurs. Si le groupe AFD a bien apporté un financement de 150 millions d’euros à ce projet, il s’agit d’un prêt direct et non d’un reversement de dette au titre du C2D.
Cette distinction est essentielle pour évaluer précisément le périmètre d’action de chaque outil financier.
Le C2D est-il préférable à une annulation simple de dette ?
Le débat économique autour du C2D repose sur ce dilemme : une annulation directe aurait libéré immédiatement le Cameroun de ses échéances tout en lui laissant une pleine souveraineté budgétaire, tandis que le C2D maintient le remboursement pour le restituer sous forme de dons affectés.
Les avantages du mécanisme
La traçabilité : Les ressources sont fléchées vers des programmes précis et identifiables.
La programmation pluriannuelle : Il garantit des financements stables sur le long terme.
Le suivi conjoint : Il favorise le dialogue technique entre administrations camerounaises et françaises.
La protection budgétaire : Il évite que les marges dégagées ne soient absorbées par des dépenses de fonctionnement courant.
Les limites opérationnelles
La contrepartie de ce contrôle est une lourdeur administrative certaine. Entre le remboursement, le reversement, la signature des conventions, les appels d’offres et la livraison, les délais s’allongent.
Le fait que 79,2 milliards de FCFA demeurent inutilisés sur le compte C2D en juin 2026 illustre cette inertie procédurale. De plus, plusieurs évaluations de l’AFD soulignent des progrès encore nécessaires en matière de redevabilité et d’implication de la société civile.
Des résultats visibles, mais une évaluation encore incomplète
Si les réalisations physiques sont incontestables (pont, écoles, instituteurs, chèques santé, routes), ces indicateurs mesurent avant tout des moyens engagés et des ouvrages livrés.
Ils renseignent moins sur les impacts structurels à long terme :
Quels gains réels de revenus pour les agriculteurs accompagnés ?
Quel niveau d’apprentissage effectif pour les élèves du primaire ?
Quel taux de réduction durable de la mortalité maternelle ?
Quelle pérennité pour les infrastructures en l’absence de maintenance ?
Compter les bâtiments et les bénéficiaires est nécessaire, mais insuffisant pour évaluer le développement réel.
La question de la souveraineté
Sur le plan politique, la présence continue de la France dans la programmation et le suivi des fonds restitués suscite des analyses divergentes.
Pour ses partisans, cette gouvernance partagée offre une garantie de transparence et évite le détournement des ressources vers des dépenses non productives.
Pour ses critiques, elle maintient une relation d’assujettissement dans laquelle l’ancien créancier conserve un droit de regard sur les choix publics d’un État souverain.
Ces deux perspectives se croisent : si l’encadrement réduit certains risques de gestion, il ne saurait supplanter le renforcement autonome des institutions nationales.
Que faire des dernières ressources disponibles ?
À l’approche de la clôture du dispositif, trois priorités doivent guider l’utilisation du solde restant :
Achever les programmes sans précipitation : L’objectif ne doit pas être de consommer le crédit à tout prix pour afficher un taux d’exécution artificiel, mais d’assurer la conformité technique des derniers chantiers.
Budgétiser la maintenance : Chaque infrastructure livrée doit être adossée à un plan d’entretien financé par l’État ou les collectivités locales.
Publier un bilan consolidé et ouvert : Les citoyens doivent pouvoir accéder à un registre complet récapitulant les conventions, les montants, les entreprises attributaires, les audits et l’état actuel des réalisations.
Le C2D peut-il inspirer d’autres créanciers ?
Convertir des créances en investissements ciblés reste un modèle attractif pour d’autres bailleurs bilatéraux. Il permet de maintenir une discipline financière tout en réinjectant des liquidités dans l’économie locale.
Toutefois, une éventuelle réplication du modèle exigerait des ajustements : des procédures plus simples, une gouvernance accrue des institutions nationales et des critères d’évaluation axés sur la transformation économique, sociale ou environnementale (climat, industrialisation, santé).
Après vingt ans d’exercice, le C2D Cameroun démontre que la conversion de dette peut produire des effets matériels tangibles. La dette annulée ne s’est pas évaporée dans des lignes comptables : elle s’est incarnée dans le béton du Wouri, des salles de classe, des centres de soins et des exploitations agricoles.
Néanmoins, le dispositif accuse les limites de sa lourdeur bureaucratique et du contrôle partagé qu’il impose.
Au moment de solder ce mécanisme, la réussite ultime du C2D ne se mesurera pas aux milliards FCFA inscrits dans les rapports ministériels à Yaoundé ou à Paris, mais à la capacité du Cameroun à entretenir ces ouvrages et à financer seul ses services publics une fois le dernier franc restitué.
Sources
1. Site officiel du C2D Cameroun (priorité n°1)
Rapport annuel (avec tableaux et graphiques de répartition des décaissements) :
https://c2d-cameroun.cm/images/rapport/RAPPORT_ANNUEL_2020_VERSION_FRANCAISE.pdf2. Agence Française de Développement (AFD)
Bilan Cameroun (portefeuille, secteurs, chiffres C2D) :
https://www.afd.fr/sites/default/files/2024-05-11-49-12/AFD%20bilan%20Cameroun.pdf
Version actualisée :
https://www.afd.fr/sites/default/files/2025-10/cameroun_vf.pdf
3. Ministère des Finances du Cameroun (MINFI)
Bilan officiel des 20 ans du C2D :
https://minfi.gov.cm/c2d-20-ans-dinvestissements-au-service-du-developpement-du-cameroun/



