Le 29 juin 2026, la Suisse a remis au Nigeria un premier lot de 18 bronzes de l’ancien royaume du Bénin. Cet événement relance les débats sur le devenir des œuvres africaines hors d’Afrique, déplacées durant la colonisation. Après des décennies d’immobilisme, le retour de ce patrimoine entre dans une phase structurée. Encore faut-il savoir de quoi l’on parle, combien d’objets sont concernés, où ils se trouvent, et ce que les données disent réellement sur ces collections dispersées.
Résumé exécutif : le tournant historique du patrimoine spolié
Le chiffre exact des œuvres africaines hors d’Afrique reste difficile à mesurer. Il n’existe à ce jour aucun inventaire mondial unifié, ni de définition stable de ce qui constitue un objet patrimonial ou une archive historique.
Les sources les plus sérieuses convergent néanmoins sur deux constats majeurs :
Une immense majorité du patrimoine se trouve à l’étranger : Le rapport Sarr-Savoy estime que 90 à 95 % du patrimoine africain se situerait hors du continent.
Un plancher minimal immense : Les seuls grands ensembles documentés permettent d’établir un plancher conservateur supérieur à 600 000 objets.
Les modes d’acquisition s’avèrent plus variés que le seul mot « pillage ». Il y a bien eu des butins de guerre coloniaux (Abomey, Benin City), mais aussi des missions ethnographiques sous domination coloniale, des achats forcés, des dons et legs.
Depuis 2017, le rythme des restitutions d’art africain s’est nettement accéléré. Le processus politique a produit des effets concrets de Paris à Berlin, jusqu’au vote de la loi restitution France 2026. Le dossier reste pourtant loin d’être clos face aux verrous législatifs persistants de certains pays comme le Royaume-Uni.
Ce que l’on sait du nombre d’œuvres africaines hors d’Afrique
La difficulté méthodologique des inventaires occidentaux
La première difficulté est méthodologique car les musées ne comptent pas tous la même chose. Certains recensent des objets, d’autres des pièces ou des ensembles documentaires. Les catégories mêlent sculpture, regalia, manuscrits, photographies, textiles ou restes humains. C’est pourquoi toute comparaison de la présence des œuvres africaines hors d’Afrique doit être lue comme une approximation raisonnée.
Le rapport Sarr-Savoy le disait déjà : en France, il n’existait pas de cartographie précise ni de répertoire centralisé du patrimoine africain. Ce manque de données claires rendait difficile toute quantification nationale robuste.
Que vaut le chiffre de 90 à 95 % des collections d’art à l’étranger ?
La formule la plus citée — 90 à 95 % du patrimoine africain hors du continent — demeure utile pour saisir le déséquilibre global, mais elle n’est pas un recensement. Elle provient d’une estimation d’Alain Godonou reprise dans le rapport Sarr-Savoy. Les auteurs l’ont fondée sur la faiblesse relative des inventaires des musées nationaux africains et sur la masse d’œuvres africaines hors d’Afrique accumulée dans les grands musées occidentaux. Elle représente donc un ordre de grandeur, pas une statistique exhaustive.
Les chiffres vérifiés dans les musées européens et américains
En revanche, les grands ensembles documentés offrent un plancher solide. Nous pouvons aligner des chiffres précis :
Le musée du quai Branly-Jacques Chirac conserve environ 70 000 objets en France.
Le British Museum signale plus de 107 000 objets liés à l’Afrique.
Le Royal Museum for Central Africa en Belgique possède environ 180 000 objets africains.
Le Weltmuseum Wien en Autriche annonce 37 000 objets.
Le National Museum of African Art (Smithsonian) déclare plus de 12 000 pièces.
Le Horniman Museum estime à 22 000 ses objets africains.
Le projet African Collections Futures de l’Université de Cambridge a recensé plus de 350 000 artefacts.
Trois niveaux d’estimation du patrimoine africain déplacé
À partir de ces noyaux, on peut avancer trois niveaux d’estimation :
| Niveau de certitude | Volume estimé | Périmètre concerné |
| Niveau certain | + 600 000 objets | Grandes institutions documentées hors d’Afrique |
| Niveau probable | + 800 000 objets | Total des collections publiques et universitaires globales |
| Niveau de travail | 800 000 à 1,5 million | Intégration des fonds missionnaires et collections secondaires (confiance faible) |
En France, le pays le mieux documenté grâce au rapport Sarr-Savoy, l’estimation la plus robuste se situe entre 90 000 et 110 000 objets subsahariens dans les collections publiques.
Où se trouvent les principales œuvres africaines hors d’Afrique ?
Le tableau ci-dessous présente les principaux pôles documentés de ces œuvres africaines hors d’Afrique. Ces estimations prudentes s’appuient sur les institutions dominantes dans chaque pays.
| Pays détenteur | Institutions phares | Estimation prudente | Collections notables | Enjeux de provenance dominants | Confiance |
| Belgique | AfricaMuseum (Tervuren) | 180 000–200 000+ | RDC et Afrique centrale | Collectes coloniales belges, administrations, missions | Moyenne |
| Royaume-Uni | British Museum, Horniman, Pitt Rivers | 130 000–250 000 | Bronzes du Bénin, arts d’Afrique de l’Ouest | Conquête britannique, marché d’art, limites du British Museum Act 1963 | Faible à moyenne |
| France | Quai Branly, musées régionaux et de l’Armée | 90 000–110 000 | Trésor d’Abomey, Sahel, Cameroun, Côte d’Ivoire | Butins de guerre, missions ethnographiques, marché de l’art | Moyenne à élevée |
| Allemagne | Humboldt Forum, MARKK Hambourg | 75 000–110 000 | Bronzes du Bénin, Tanzanie, Cameroun, Namibie | Contexte colonial allemand, collections missionnaires | Faible à moyenne |
| Pays-Bas | Wereldmuseum / NMVW | 66 000–80 000 | Objets du Bénin, Congo, Afrique australe | Collectes coloniales et missionnaires | Faible |
| Autriche | Weltmuseum Wien | 37 000–45 000 | Afrique subsaharienne et diaspora | Héritage impérial, collectes savantes, achats | Moyenne à élevée |
| États-Unis | Smithsonian NMAfA, Brooklyn Museum | 20 000–50 000 | Arts classiques d’Afrique de l’Ouest | Marché de l’art, donations privées | Faible |
| Suisse | Rietberg, musées d’ethnographie | Non consolidé | Objets du Bénin, fonds dispersés | Provenance fragmentée ; retours vers le Nigeria | Faible |
Un point essentiel doit être souligné : la dispersion géographique dépasse l’Europe de l’Ouest. Les bases spécialisées confirment une dissémination multi-continentale. Par exemple, la plateforme Digital Benin relie aujourd’hui les données de 5 304 objets provenant de 139 institutions dans 21 pays pour le seul cas des objets du royaume du Bénin pillés en 1897.
Comment ces œuvres africaines hors d’Afrique ont quitté le continent
Les trois grandes vagues de sortie historique
La sortie des œuvres africaines hors d’Afrique s’inscrit dans une chronologie en trois temps distincts. Avant la conquête coloniale de la fin du XIXᵉ siècle, les volumes restent limités. Entre 1885 et 1960, la phase de domination coloniale produit l’essentiel des prélèvements de masse. Après les indépendances, les collections occidentales continuent de s’enrichir via le marché de l’art et les legs.
L’histoire des collections africaines du quai Branly l’illustre parfaitement : moins de 1 000 objets avant 1885, plus de 45 000 objets enregistrés entre 1885 et 1960, puis encore près de 20 000 objets après 1960.
Le mécanisme des butins de guerre
Le premier mode de sortie est le plus visible : le butin de guerre colonial. Les objets d’art, manuscrits, bijoux et emblèmes dynastiques pris lors des campagnes militaires ont souvent été dispersés, puis requalifiés comme de simples dons dans les inventaires européens. Les cas d’Abomey en 1892 et des campagnes contre Samory Touré en 1898 illustrent cette logique. Les armées saisissent les trésors pendant l’écrasement politique des royaumes, puis les ventiles dans les musées métropolitains.
Des « raids scientifiques » aux réseaux postcoloniaux
Le deuxième mode concerne les missions d’exploration et les collectes ethnographiques. L’Institut d’ethnologie de l’université de Paris a parrainé une centaine de missions entre 1926 et 1940, dont une trentaine en Afrique. Le rapport Sarr-Savoy parle explicitement de « raids scientifiques » pour certaines de ces expéditions. Durant la célèbre mission Dakar-Djibouti, Michel Leiris a lui-même décrit des méthodes d’achat forcé, de réquisition et de pression. Le versement d’une somme d’argent n’équivalait donc pas à un consentement libre.
Le troisième mode réside dans les achats et donations tardives. Beaucoup de ces œuvres africaines hors d’Afrique sont entrées dans les musées des décennies plus tard, via les familles d’officiers ou de collectionneurs. Un objet peut ainsi être donné « légalement » au musée au XXᵉ siècle alors que sa captation initiale relève d’une violence coloniale du XIXᵉ siècle.
Après les indépendances, le trafic et la circulation commerciale d’objets d’origine illicite prennent le relais. Le trafic d’art africain s’est développé en Europe comme en Afrique, porté par des réseaux professionnels qui ont injecté des pièces illicites dans les flux légaux.
L’évolution du cadre juridique des restitutions
Sur le plan juridique, les cadres ont changé lentement :
La Convention de l’UNESCO de 1970 a fixé le socle international contre l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels.
La Convention UNIDROIT de 1995 a renforcé la restitution des biens volés et la notion de diligence requise chez l’acquéreur.
Ces textes traitent surtout les sorties contemporaines et ne règlent pas mécaniquement les contentieux coloniaux anciens. D’où le recours croissant à des lois spéciales ou des politiques éthiques propres aux musées. La France a ainsi franchi un cap avec la loi restitution France 2026 (loi n° 2026-351 du 9 mai 2026), qui vise à faciliter la restitution de biens culturels relevant des collections publiques ayant fait l’objet d’une appropriation illicite.
Restitutions et accords marquants (2000–2026)
Entre 2000 et le milieu des années 2010, la restitution art africain est restée rare et fragmentée. Le tournant intervient après 2017 sous l’effet de pressions politiques africaines accrues et d’une recherche de provenance mieux financée. La période 2017–2026 constitue le cœur de cette accélération historique.
Tableau chronologique des restitutions de patrimoine africain spolié
| Date | Pays d’origine → Destination | Biens culturels transférés | Base juridique ou politique | Résultat concret |
| 14 nov. 2021 | France $\rightarrow$ Bénin | 26 œuvres des trésors royaux d’Abomey | Loi n° 2020-1673 du 24 décembre 2020 | Retour effectif au Bénin ; point de bascule politique |
| 2021–2022 | France $\rightarrow$ Sénégal | Sabre attribué à El Hadj Omar Tall | Loi n° 2020-1673 | Cas emblématique de restitution de conquête |
| 25 août 2022 | Allemagne $\rightarrow$ Nigeria | 512 objets du Bénin | Accord SPK–NCMM | Un tiers reste à Berlin sous forme de prêt de 10 ans |
| 11 oct. 2022 | États-Unis $\rightarrow$ Nigeria | 29 bronzes du Bénin | Nouvelle politique éthique du Smithsonian | 20 objets retournés ; 9 en prêt de longue durée |
| 28 nov. 2022 | Royaume-Uni $\rightarrow$ Nigeria | 72 objets du Bénin | Décision du Board of Trustees du Horniman | 6 pièces retournées, le reste en prêt |
| 21 juin 2025 | Pays-Bas $\rightarrow$ Nigeria | 119 bronzes du Bénin | Politique nationale sur les collections coloniales | Plus grande restitution physique au Nigeria à cette date |
| 20 fév. 2026 | France $\rightarrow$ Côte d’Ivoire | Tambour parleur Djidji Ayôkwê | Loi n° 2025-644 du 16 juillet 2025 | Première restitution française à la Côte d’Ivoire |
| 29 juin 2026 | Suisse $\rightarrow$ Nigeria | 18 objets de Benin | Restitution muséale + procédure judiciaire | Arrivée à Lagos d’un premier lot saisi judiciairement |
Les cinq grands chantiers pour le retour des œuvres africaines hors d’Afrique
1. Le chantier législatif et politique
Le premier chantier est juridique. Plusieurs États européens se sont dotés de cadres nouveaux, mais le paysage demeure très hétérogène. La France dispose désormais d’une loi-cadre fondée sur l’appropriation illicite. La Belgique s’affiche aussi comme pionnière pour la restitution des biens acquis par violence coloniale.
À l’inverse, au Royaume-Uni, le British Museum Act 1963 limite fortement la capacité des administrateurs à se défaire d’objets. Cette contrainte explique pourquoi le retour des œuvres africaines hors d’Afrique stockées dans les musées britanniques passe aujourd’hui principalement par des prêts de longue durée.
2. Le chantier diplomatique et bilatéral
Le deuxième chantier est diplomatique. Les demandes de restitution doivent s’appuyer sur des dossiers précis, négociés d’État à État. Les accords définissent le propriétaire final, les modalités de transport, les assurances, les droits de reproduction et la coopération scientifique. L’exemple allemand montre qu’on peut articuler la transférabilité juridique à des accords de prêt et à un dialogue politique structuré.
3. Le chantier documentaire et curatorial
Le troisième chantier est curatorial. Rendre un objet ne suffit pas, il faut aussi reconstruire son histoire. Or, les sources sont fragmentées, les inventaires incomplets, et les archives coloniales dispersées entre plusieurs pays.
En Belgique, le projet Colonial Sources vise précisément à relier des archives encore éclatées. En France, le Vadémécum des recherches de provenance publié en 2025 formalise des méthodes de travail pour dépasser l’improvisation dossier par dossier.
4. Le chantier logistique et financier
Le quatrième chantier est logistique et financier. Une restitution sérieuse exige des moyens : équipes de provenance, restaurateurs, juristes, transports sécurisés et réserves climatisées.
Le dossier du Djidji Ayôkwê montre que la restitution s’accompagne d’un travail rigoureux sur la future conservation du tambour à Abidjan. Les partenaires africains ne demandent pas seulement le retour physique des objets, ils veulent aussi un soutien à la reconstitution des chaînes de connaissances.
5. Le chantier politique du « musée universel »
Le cinquième chantier est politique et symbolique. La résistance muséale s’appuie souvent sur la crainte de « vider » les collections et sur la défense du modèle du « musée universel ».
Pourtant, les restitutions réussies montrent une autre voie : transferts de propriété, expositions coconstruites et réécriture partagée des cartels. Les retours d’œuvres africaines hors d’Afrique ne détruisent pas la coopération internationale, ils la transforment en profondeur.
Recommandations pratiques pour les acteurs du secteur
Recommandations pour les musées européens d’art africain
Les musées doivent publier des inventaires ouverts en distinguant clairement les objets à provenance établie, douteuse ou inconnue. Les équipes doivent appliquer une règle stricte de diligence requise avant toute acquisition, conformément aux standards de l’ICOM. Il convient également de rendre publics les critères de décision lorsqu’une demande officielle d’œuvres africaines hors d’Afrique arrive afin de sortir d’une gestion au cas par cas opaque.
Recommandations pour les gouvernements
Les gouvernements détenteurs gagneraient à passer du régime d’exception au cadre général, à l’image de la législation française réformée en 2026. Cette sortie juridique des collections doit s’accompagner de budgets stables pour la recherche et le transport.
Les États africains demandeurs obtiendront de meilleurs résultats en combinant demandes diplomatiques, démonstrations historiques solides et projets muséaux d’accueil clairs. Les cas béninois, nigérian et ivoirien prouvent qu’une restitution avance plus vite lorsque les conditions de conservation locale sont démontrées.
Les organisations internationales doivent fournir des outils opérationnels communs : standards de provenance unifiés, plateformes documentaires partagées et assistance technique directe pour la préparation des retours physiques.


